vendredi 18 juillet 2014
lundi 30 juin 2014
Jour 34 / Neuf et Dix
9
Mes
plus vieux souvenirs sont flous, épars et clairsemés.
Je
regarde mon arrière-grand-mère se coiffer, préparer son chignon.
Elle me paraît grande, elle qui ne devait pas mesurer plus d'1 mètre
50. Je joue avec elle. Je suis le chien des voisins (qui n'en ont pas
d'ailleurs) qui vient agacer les poules de ma mémé (qu'elle n'a pas
non plus). Je circule à quatre pattes dans la petite pièce, passe
sous la table, entre les chaises.
Je
suis chez ma grand-mère maternelle. Je regarde Scoubidou tôt
le matin. Je trouve ce dessin animé hilarant. Je m'amuse autour de
la maison. A l'époque, du goudron l'entoure. Un jour, pour embêter
mamie, je lui pique une casserole et très fière de mon tour, cours
autour de la maison en riant. Fin de la fête. Je tombe, me blesse le
genou. Je garde encore aujourd'hui la cicatrice de mon vol plané.
Papy joue aussi avec moi. Une fois, chez mes parents, on joue à la
balle tous les deux. Je crie. Notre chien, persuadé que mon
grand-père me fait du mal, le mord. Rien de grave.
Chez
ma grand-mère paternelle, ce sont comptines, activités dans le
jardin. J'aime marcher pieds nus dans la terre fraîche. Ce contact
me met en joie. Je me lave ensuite les pieds dans un seau d'eau. Seau
qui se renverse un jour, quand je m'assois sur son bord.
Entrée
en moyenne section. Je suis dépitée. Ce n'est pas cette année
encore qu'on va apprendre à lire, que je vais apprendre à lire.
Grande
section. Un garçon dans ma classe n'arrive pas à compter jusqu'à
10. Ça m'agace. Je me vois, le temps d'une récréation, essayer de
le lui apprendre.
Je
dois avoir 8 ou 9 ans. Je suis dans les vergers qui sont de l'autre
côté de la route par rapport à notre maison. On va ramasser des
pommes. Maman, papa, mon frère sont là. Peut-être mamie aussi. On
doit être en automne. Il ne fait pas très beau, mais ce verger sent
bon. Il est tout en pente. On peut le dévaler à toute allure. On en
profite aussi pour ramasser des châtaignes qu'on mangera à la
maison.
Hiver.
Papa a apporté du houx pour décorer la maison, mais toutes les
petites baies rouges sont tombées. Maman prend du coton et de
l'éosine. Doigts rouges et prothèses de baies. À Pâques, elle
fabrique des nids avec la paille de la ferme pour y mettre nos
chocolats.
Quand
je lis, je n'entends plus rien. On peut m'appeler deux, trois fois
avant que j'entende qui que ce soit. J'emmène des livres partout.
Lis à un mariage alors que les autres enfants autour de moi jouent.
Lis en cachette, jusqu'à 23 heures, minuit. Ô douceur de la
clandestinité.
L'école,
mon autre territoire, occupe mon esprit. On y apprend tant de choses
intéressantes. Les vacances sont vraiment une perte de temps. Mon
cerveau a soif. Éponge, il absorbe tout, sans distinction.
De
la maison de mes grands-parents à l'école, il y a 5 minutes de
marche à pied. 5 minutes de rêveries. On passe sous un chêne,
dont une des branches n'en finit pas de pousser et de surplomber le
chemin. J'adore les arbres.
Mes
plus vieux souvenirs sont flous, épars et clairsemés.
Mais
ils ont en eux la douceur de l'enfance,
du
temps des rires et des jeux,
des
créations que les adultes font pour nous.
Douceur
du temps passé.
La
petite fille que j'étais m'apparaît, bouclettes au vent, sourire au
visage, rêveuse, un peu ailleurs, sûre d'elle, confiante.
10
J'ai
mis du temps à revenir sur ces pages. Le temps de rassembler mes
idées, de retrouver mon cœur, le cœur de cette histoire, de notre
histoire. J'aimerais pouvoir m'installer et écrire, écrire, et
écrire encore, ce qui était prévu.
Mais...
Les
choses ne fonctionnent pas ainsi. Je ne choisis pas. Les mots me
quittent parfois. Il me faut alors attendre leur retour. Ce n'est pas
moi qui décide. Pas pour cela.
Mais
maintenant, je suis là. Présente, vraiment présente. Prête à
retracer mon parcours, notre route.
Tu
ne m'as pas trop attendu ?
Que
pouvais-je bien faire ?
N'est-ce
pas ?
Je
réfléchissais. Encore. Perdue dans mes idées, mes souvenirs, mes
désirs. J'attendais que le fil décousu de mes pensées se retisse,
se noue, et me dessine le chemin que je devais suivre.
J'ai
lu, rêvassé, écouté de la musique, regardé des films, ri, marché
dans les rues tard le soir, nourri mon âme de ce que j'aime, cherché
la chaleur que donne l'amour d'une famille. Et le chemin m'est
apparu, bancal, imparfait, confus. Mien en somme.
Marchons
un peu, veux-tu ? Tiens-moi par la main. Porte-moi sur tes
épaules comme quand j'étais petite.
Voyons
le monde tel qu'il est. Voyons le chemin parcouru...
vendredi 20 juin 2014
Jour 33 / Huit
J'ai
grandi à la campagne, dans un petit village qui comptait plus de
vaches que d'habitants.
Village
lové au creux d'un virage. Autour, collines et champs, cultures et
senteurs, chemins, routes, buissons et arbres. On peut le traverser
sans s'en rendre compte. Un village parmi tant d'autres, avec ses
familles, ses histoires, ses racontars.
Nous
habitions à l'une des extrémités de ce village en virage. Nous
avons appris rapidement à traverser la route avec prudence. Nous
avons goûté toutes les joies d'une enfance à la campagne. J'ai
grandi, là, avec l'envie de partir un jour. Partir pour découvrir
des horizons plus vastes, puisque, armée de mon enfance, je ne
risquais rien.
Notre
maison était suffisamment grande pour que nous puissions jouer sans
nous soucier de déranger qui que ce soit. Le jardin, la cour et la
ferme composaient un magnifique terrain de jeu. Je ne sais plus s'il
me paraissait vaste. Néanmoins, ce tout représentait un territoire
à conquérir et envahir. Il fallait de l'audace pour faire le tour
de la ferme à vélo, rouler sur les pierres, franchir les obstacles.
Il fallait du courage pour côtoyer les vaches, veaux, taurillons.
Dans ma tête de petite fille, le monde que je voyais se prêtait à
toutes les rêveries possibles. Finalement, je n'ai de toutes ces
années que des souvenirs épars. Les jours devaient s'écouler les
uns après les autres, semblables, frères.
Peu
de visages le peuplent. Mes grands-mères, mon grand-père, mon
arrière-grand-mère, ma mère, mon père, mon frère, ma sœur. Mon
monde était restreint, mais peuplé des personnages que je croisais
dans mes lectures. Ces-derniers avaient bien plus de vie que les gens
autour de moi. Le territoire intérieur que je me construisais avait
certes un lien avec l'extérieur, mais le surpassait en tout. Lire,
c'était vivre. Et c'était Tout.
La
seule chose qui pouvait me mener au-delà s'incarnait dans l'école.
Apprendre, comprendre, savoir, expliquer étaient une source
inépuisable de bonheur et de satisfaction.
Aller
à l'école, lire, rêver, jouer...
vendredi 23 mai 2014
Jour 32 / Promenade du soir
Comme un cri de l'âme
Un souffle du cœur
Sans répit, arpenter les rues
Croiser ceux que l'on aime
Et marcher, marcher encore
Encore...
samedi 26 avril 2014
Jour 31 / Vers un ailleurs...
Pourquoi moi
demeuré-je...
Je
me dis souvent que pour sauver mon père, il aurait fallu sauver le
petit garçon qu'il était. Celui qui, j'en suis certaine, était
plutôt gentil, faisait quelques bêtises et avait surtout besoin
d'être aimé. On ne peut pas bien grandir sans amour. Si je le
pouvais, j'irais le chercher pour lui dire de ne pas s'en faire, de
ne pas s'inquiéter, que les paroles de certains adultes sont sans
fondement, qu'il est mignon et intelligent. Je lui murmurerais de ne
pas oublier qu'il est attendu, qu'on va l'aimer autant qu'on peut
espérer l'être.
Ce
petit garçon si frêle, si inquiet, qui n'a jamais pu vraiment
grandir, j'aimerais être sûre que maintenant il a compris. Compris
qu'on ne peut rien attendre de certaines personnes, mais qu'on peut
attendre tout d'autres. Et que ces personnes-là sont présentes,
toujours. Elles vous tiennent par la main. Jamais elles ne vous
laissent, même quand elles sont fatiguées de vous, de vos bêtises.
Inlassablement,
Elles
reviennent,
Vagues
d'amour embrassantes.
Tu
as entendu, hein ? Est-ce que tu comprends maintenant ?
Non,
on ne disait pas pour te faire plaisir qu'on t'aimait, que tu avais
réussi ta vie. On te le disait parce que c'était vrai. On ne
t'embêtait pas par plaisir mais parce qu'on voulait que tu vives.
Avec nous et pas à côté. On voulait que tu sois heureux avec nous,
enfin heureux, que tu tires un trait sur ce qui t'avait fait tant
souffrir pour te concentrer sur ce qui t'attendait.
Oui,
oui, tu as merdé. Tant pis, je ne t'en veux pas... plus. Mais tu as
intérêt d'être heureux maintenant. Sinon, je te jure que ça va
barder quand on se retrouvera. Tu as vraiment intérêt d'être
heureux, d'être enfin en paix. Sinon, je ne pourrais pas accepter
que tu nous aies laissés. Tu es enfin libre, pas vrai ?
Alors,
va.
A suivre...
samedi 19 avril 2014
Jour 30 / Sept
Aujourd'hui,
près de 8 mois plus tard, tu me manques. Tu es toujours avec nous,
le sais-tu ? Par moment, on recrée les phrases que tu nous
aurais adressé. Succédané de ta présence, de toi...
On
maudit ta famille qui ne nous laisse pas, qui ne te laisse pas en
paix.
J'ai
l'impression de te voir parfois. Plus jamais, tu ne me mettras en
colère ni ne m'exaspéreras. Et là réside mon chagrin... Le vide,
le manque, l'absence... Franchement, tu as toujours eu des idées à
la con. Tu aurais pu t'abstenir pour la dernière, mais, en même
temps, elle te ressemble...
Quand
j'avais 18 ans, je pensais qu'à ta mort je ne te pleurerai pas.
Toute la souffrance que tu m'avais infligée me faisait te haïr.
J'avais tort. Les enfants aiment leurs parents, malgré tout, malgré
eux, quoiqu'il arrive. Tu le savais pourtant...
Je
crois que je peux vivre avec toi et ton absence. Je pense savoir
comment faire. Après tout, nous ne sommes vraiment morts que quand
plus personne ne se souvient de nous, ni ne parle de nous. Tant que
tu seras dans nos souvenirs, nos mots, nos rires, tu seras vivant. Tu
peux râler, mais c'est ainsi... Jamais nous ne te laisserons dans
l'abîme, dans ce précipice du chagrin où tu t'es jeté.
Nous
construirons autant de fois qu'il le faut le pont pour te ramener à
nos côtés. Autant de fois qu'il le faut nous viendrons t'éveiller,
rire de nos souvenirs, parler de toi. Nous voyagerons inlassablement
sur ce chemin qui borde l'oubli et nous te ferons vivre. Vivre. Tu
n'as pas le choix, c'est ainsi. Tu entends ? Tu peux bouder
autant que tu veux, dire que je te traite comme mes élèves. Je ne
te donne pas le choix. Je continuerai à t'aimer, malgré tout. C'est
tout et ce n'est pas négociable. Mais de toute façon, je te
connais. Tout au fond de toi, dans ce cœur rongé par les abysses,
tu es soulagé, heureux que nous t'aimions, que nous soyons toujours
là. Non ?
A suivre...
samedi 12 avril 2014
Jour 29 / Six
Deux
mois après que tu nous aies laissés, tout est revenu. Ton départ
n'était plus surréaliste, il devenait solide, se massifiait,
marquait ma vie de sa présence.
J'étais
furieuse. Tu ne pouvais rien me faire de pire. À cause de toi, je
suis terrifiée depuis des années par l'idée que l'on m'abandonne.
Plutôt
abandonner qu'être abandonnée, plutôt me faire souffrir qu'être
blessée. Je n'arrive pas encore tout à fait à me débarrasser de
cette idée.
Et
là, là, tu nous as laissés. J'en hurlerais de rage, de colère et
de chagrin. J'ai enfin pleuré, des heures durant. J'ai enfin compris
que cette mauvaise blague, tu l'avais bien faite. Pourquoi tu n'as
pensé qu'à toi ? Pourquoi jamais tu ne t'es mis à notre
place ? Pourquoi ta souffrance valait-elle plus que la nôtre ?
Est-ce
qu'on ne comptait pas ? Est-ce que je ne comptais pas ?
Est-ce que tout ce j'ai fait, est-ce que tout ce que je me suis
infligée n'a servi à rien ?
Écrasée,
piétinée, chiffonnée, roulée en boule et jetée à la poubelle...
je ne suis donc qu'une inutile.
Le
chagrin, ombre noire, s'est alors dressé de toute sa hauteur. Il m'a
enserré dans ses bras pendant quelques semaines. M'a figé. Glacée.
Je suis devenue une poupée, visage sombre et cœur roide.
Il
fallait bien accepter que tu étais parti. De toute façon, tu ne
nous avais pas vraiment laissé le choix. Admettre que tu avais
choisi un ailleurs.
Alors,
alors, j'ai prié. Prié de toutes mes forces pour que tu soies enfin
heureux. Tu nous avais quitté alors je voulais que, au moins, tu
sois en paix maintenant. Libre d'aller où tu veux, de voir tout ce
qui te faisait rêver. Fjords, étendues glacées, paysages à
l'infini, océans déchaînés, chevaux au galop...
Je
ne pouvais être apaisée qu'en pensant que tu étais enfin heureux.
Pleurer et accepter. Quand on aime, il n'y a pas de conditions, pas
de formulaire restrictif. Je ne pouvais plus rien faire pour toi, si
ce n'est te laisser aller.
Les
mots sont venus alors. Si je te laissais partir, je ne voulais pas te
perdre. Lui, je le vouais aux Enfers, mais toi, tu étais, es une
partie de moi. Reste pour toujours avec moi, à mes côtés. Tu ne
seras pas oublié ni abandonné, quoi que tu aies pu penser. Là est
la mission que je me suis donnée.
Ni
oublié, ni abandonné. Juste toi, tel que tu étais. Avec toutes tes
imperfections. Ne pas laisser tomber, lui. Non plus. Après tout,
sans le vouloir, il a fait de moi celle que je suis. Celle qui sait
comment sont les enfants mal aimés, pas aimés. Celle qui sait les
ravages que cela peut faire. Je n'ai pas pu le, te sauver. Alors,
eux, je ne les laisserai pas tomber, même si je ne peux pas faire
grand chose, je serai là. Cela peut suffire, peut-être, parfois...
J'ai
quitté le monde des absents, suis retournée vers la vie. J'ai
laissé la porte entrouverte, cela dit.
A suivre...
samedi 5 avril 2014
Jour 28 / Cinq
Tu
sais ce que j'ai fait quand tu es parti ?
Je
regrette toujours qu'il ne soit pas vraiment possible de faire des
adieux qui correspondent à la personne qui nous quitte. Déposer du
thé sur la tombe d'une personne qui nous apportait toujours de quoi
goûter quand nous étions enfants, qui adorait ces moments désuets
de discussion autour d'un bon thé et de délicieux biscuits. Pour
toi, j'aurais lu pendant des heures des histoires que tu aimais.
Comme une berceuse...
J'ai
été acheter une bougie que j'ai laissé allumée pendant plusieurs
heures. J'ai laissé le Requiem de Mozart résonner dans
l'appartement. Je m'en fichais de toutes ces cérémonies
conventionnelles. Si j'avais pu, jamais je n'y serais allée.
Je
voulais te dire au revoir à ma façon.
La
seule chose que tu m'as vraiment apprise à tes dépens est que nous
ne pouvons être heureux que si nous nous sommes fidèles. Je dirais
même, fidèle à l'enfant que nous étions. Ne jamais se trahir, ne
jamais se compromettre, ne jamais jeter son âme. Sans cela, nous
nous vidons de nous-mêmes et avançons, lourds, creux, un trou noir
au fond de la poitrine. Ce trou noir qui broie toutes les saveurs de
la vie, est-ce lui qui t'a emporté ?
Qu'importe
si cette fidélité à nous-mêmes fait de nous des êtres
imparfaits. Qu'importe tant que nous sommes heureux. Quand as-tu été
vraiment heureux pour la dernière fois ? Quand ton âme toute
entière a-t-elle vibré de joie ?
A suivre...
samedi 29 mars 2014
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